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Ardent, un artiste singulier

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Après avoir écouté son EP « Pluie D’été » que nous avons d’ailleurs relayé dans une courte chronique parue en août dernier, on s’est offert une discussion plus qu’intéressante avec Ardent. Notre échange s’est articulé autour de son univers musical qu’on a trouvé très singulier !

Avant tout, est-ce que tu pourrais brièvement te présenter, nous dire qui est Ardent?

Mon nom de rappeur c’est Ardent. Je suis devenu nomade depuis ce mois-ci, ce qui fait aussi que cet EP soit une sorte d’adieu à Paris. Pour moi le nom « Ardent » fait référence à deux énergies qui sont en moi, que j’essaye un peu de retranscrire musicalement, qui sont à la fois l’aspect doux et réchauffant du feu, de sa chaleur en fait, des « braises ardentes ». Mais aussi l’aspect vif et imprévisible du feu qui peut être un feu destructeur. En tout cas, moi, je vois tout de suite le feu révolutionnaire, cet aspect politique, insurrectionnel, qui est dans certains de mes textes, même si c’est un petit peu en arrière-plan dans « Pluie d’été ».

Dis-moi, qu’est-ce qui t’a poussé à te lancer dans la musique ?

Mes parentes sont toutes les deux des femmes, elles sont toutes les deux artistes et très liées à la musique mais actuellement ma mère est poète et ma papa est musicienne et compositrice. Donc si tu veux, la « combinaison » des deux a enfanté mon art et moi. Et puis j’ai toujours fait un peu de musique, j’en ai fait au conservatoire quand j’étais gamin mais le rap est vraiment venu d’un élan politique. C’est quelque chose que j’avais besoin d’exprimer et en fait c’est vraiment sorti dans les jours qui ont suivi une altercation avec des policiers au moment des manifestations « Nuit debout » en 2016. Je me suis fait frapper pour la première fois par des policiers et donc j’ai un peu compris en moi, dans ma chaire, ce qu’était la violence de l’État et ce que subissait tout un tas de populations, notamment racisées.

J’écrivais beaucoup et le rap est sorti un peu spontanément. Moi j’ai toujours écouté du rap, ça a toujours été ma musique de cœur depuis que j’étais gamin, donc c’est ça qui est venu.

Lorsqu’on t’écoute il y a quelque chose d’assez marquant, c’est ton timbre vocal. Est-il inné ou c’est quelque chose de totalement travaillé ?

Pour tout te dire j’ai suivi des cours de chant étant enfant et évidemment j’étais soprano et puis j’ai arrêté de chanter au moment où j’ai mué parce que je suis passé de quelque chose de très aigu à quelque chose de plus grave, et en fait le plus grave sur le spectre. Donc je suis passé de soprano à basse, et pendant longtemps je n’ai pas trop su comment placer ma voix, j’avais même honte de chanter et d’utiliser ma voix. Et puis je m’y suis réhabitué lentement, je me suis mis à rapper, ensuite j’ai pris des cours de chant. J’essayais vraiment de travailler, de beaucoup m’écouter au micro en m’enregistrant. C’est-à-dire que pour tout ce que t’as pu entendre, je me suis enregistré seul sans ingé-son, ce qui fait que j’ai vraiment ma voix dans l’oreille quand j’enregistre. Je mets souvent le son assez fort et ça me permet d’entendre et d’avoir le timbre que je veux, même si j’imagine que j’ai encore des progrès à faire.

On sait que tu es un artiste qui évolue en solo et en groupe, quelles sont les plus grosses différences auxquelles tu fais face en matière de gestion de carrière ?

C’est une très bonne question ! Les contraintes économiques des musiciens aujourd’hui font que c’est plus simple d’être seul avec un DJ, voir seul tout court, parce que évidemment avec 32 MARS on est cinq. Là, moi je suis tout seul, alors ça fait tout de suite quatre personnes de moins à payer, fin trois avec le DJ quoi ! Tout de suite, il y a une différence économique. Déjà, on est payé comme des chiens en étant seuls, alors à cinq c’est encore moins possible. L’autre contrainte économique pour moi c’est le fait qu’à Paris, tu vas être dans des petites salles, et à sonoriser ça va être beaucoup plus galère. Dans 32 MARS, il y a moi qui suis au rap mais sinon il y a un batteur, un claviériste, un bassiste et un guitariste, donc ça va être beaucoup plus compliqué sur les enceintes de qualité moyennes qu’il y a dans les petites salles parisiennes pour avoir un bon rendu, alors que si tu débarques avec tes instrus, ça va forcément sonner un peu bien. Ce sont deux grosses différences que je vois qui sont malheureusement toutes les deux liées à l’économie.

Tu es revenu avec un nouveau projet (« Pluie d’été ») que j’ai personnellement kiffé. Est-ce qu’il y avait un message en particulier que tu souhaitais transmettre ou le but était plutôt d’intégrer le public à ton univers ?

Là, c’était vraiment d’intégrer mon public à mon univers, essayer de définir un peu les contours de mon univers. Je ne sais pas si tu as eu l’occasion d’écouter mon premier EP, qu’évidemment j’ai un peu de mal à réécouter aujourd’hui, comme tous les artistes (rires). Cet EP était très éclectique, il y avait de tout, de la trap, du boom bap, des trucs un peu synthé-chill, des trucs que j’ai tenté avec des instrus à la Mac Miller, un peu de tout quoi ! Et je pense que c’était un peu une manière de m’essayer à plein de choses et de prouver que je savais faire plein de choses.

Du coup là, j’avais envie de partir sur quelque chose de beaucoup moins éclectique que le premier EP, et de montrer de manière plus cohérente ce que pouvait être mon univers, notamment avec une présence de musiciens sur chaque track.

Je vois que tu mets beaucoup en avant les personnes qui ont participé de près ou de loin à ce que tu fais. C’est important pour toi de mentionner, créditer les artistes et professionnels qui t’accompagnent?

Oui ! Oui, oui, oui ! Absolument ! Je pense que c’est d’autant plus important dans une société où on nous voit un peu comme des héros, où on a tendance à personnifier des réussites et à avoir un petit peu le culte de certains individus. Pour moi, c’est important de dire que c’est largement un travail d’équipe et que sans tous les gens qui m’ont aidé, il n’y aurait rien eu du tout. Ne serait-ce que mon ingé-son, Adrien Namura, qui a fait un travail fabuleux, sans lui il ne se serait rien passé du tout par exemple. Il y a un côté où j’ai besoin que le fond soit en accord avec la forme. Deux danseuses professionnelles (Chloé Dervillé et Miléna Costedoat) qui acceptent de faire un clip avec moi au pied levé, c’est génial ! La cover qu’on a faite avec des amis à moi, pareil au pied levé, pour moi ça fait partie de l’EP. Ce n’est pas juste quatre morceaux que je balance dans la masse des morceaux existants mais c’est vraiment une affaire de famille. J’en parle dans « Pluie d’été », « la horde qui m’inspire » c’est tous ces gens-là.

Pour revenir sur « Pluie d’été », je trouve tu as une identité qui t’est propre et un vocabulaire assez riche. J’ai été fasciné par ton récit, il y a beaucoup de recherches derrière ce projet et j’ai vraiment aimé le fait qu’il y ait une chronologie marquée. Ton univers est intrigant. Comment te viennent tes idées ? Quelles sont tes inspirations, tes influences ?

Merci pour ta belle question et pour ton intérêt, ça fait chaud au cœur. Pour te répondre, pour te dire quelles sont mes influences, déjà : elles sont vraiment très diverses. J’imagine que tous les artistes à qui tu poseras cette question te diront que « ce qui m’inspire c’est ma vie ». Je pourrais te dire la même chose, mais j’ai envie de te dire des choses précises. Déjà, il y a tout un tas de rappeurs et de rappeuses qui m’inspirent depuis toujours, à la fois du rap conscient, même si je sais que c’est un gros mot, mais des gens comme Keny Arkana, comme Médine, comme Sniper à l’époque, ‘fin tout ces gens déjà à l’époque (et j’écoute toujours ceux qui continuent comme Médine), ce sont des gens que j’écoute beaucoup, qui m’ont beaucoup influencé et que je trouve très intéressants.

Tous les gens qui font du rap technique, je les trouve vraiment intéressants aussi, il y a plein de gens à citer mais les plus faciles seraient Nekfeu ou Alpha Wann. Mais aussi d’un point de vue musical, je trouve beaucoup de choses intéressantes, pleins de styles musicaux, je pourrais te parler de jazz ou de choses comme ça, mais spontanément, je pense à des rappeurs qui tentent des choses un peu, qui font des ponts entre plusieurs styles comme Veence Hanao qui a fait un très bel album avec Le Motel qui était le beatmaker de Romeo Elvis, il a écrit d’ailleurs pour Angèle et d’autres artistes, ou des gens comme Fils Cara qui a été signé chez Microqlima il y a peu de temps. C’est des gens que je trouve vraiment très intéressants.

Là je t’ai parlé de rappeurs, mais je pourrais te parler de littérature, il y a des gens comme Erri De Luca, qui est un écrivain italien phénoménal, tout ce qu’il raconte est très lié aux sens et tu ressens tout ce qu’il écrit, il y a des descriptions magnifiques et je me suis rendu compte en le relisant il y a peu de temps que je m’étais pas mal inspiré de son approche à lui. Je pourrais continuer les influences pendant un quart d’heure… (rires)

Aujourd’hui, qu’est-ce que tu nous prépares. Penses-tu proposer un album ou resteras-tu sur les EP ?

Alors pour l’album, il y a toujours un pas symbolique où on se dit qu’on aimerait bien percer avec un album tu vois, à l’image de tous les gens qui ont percé. En général, ils ont vraiment percé avec l’album quoi. Je pense à Lomepal, Nekfeu ou à d’autres. Donc pas d’album tout de suite, en revanche un EP pour cet hiver qui va vraiment être la suite de « Pluie d’été » en matière de thème. En matière d’esthétique musicale, j’entends aller un peu plus loin et élargir tout en restant dans cette cohérence-là, et donc oui, un EP avec plus de morceaux, probablement le double des morceaux. C’est en préparation et normalement, je vais passer tout novembre à enregistrer donc j’espère que ce sera prêt pour janvier ou février, en tout cas pour début 2021.

As-tu un mot de la fin, des remerciements ou quelque chose de particulier à dire ?

Déjà j’aimerais te remercier, puis remercier tous les gens qui te lisent. J’aimerais bien dire que c’est vraiment important que des gens comme toi existent, qu’il y ait des gens qui ne fassent pas seulement que de consommer un divertissement parce que pour moi, on n’est pas un divertissement. On fait de la création plus que du divertissement et c’est chouette qu’il y ait des gens qui soient impliqués dans la mise en lumière de ça.

(Re)découvrez « Pluie d’été », disponible sur toutes les plateformes de streaming:

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