Interviews

Mjoe, un artiste tant conservateur qu’explorateur

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Pour cette 5ème interview, je me suis tournée vers d’autres horizons, à l’image de l’artiste interviewé d’ailleurs ! J’ai pu faire connaissance avec Mjoe Zuka, un lushois (habitant de Lumbumbashi, RDC) déterminé à conquérir le monde avec sa musique.

Bonjour Mjoe et merci d’avoir accepté mon invitation à répondre à quelques questions. En quelques mots, est-ce que tu pourrais te présenter ?

Je suis Mjoe Zuka, artiste musicien, chanteur, guitariste, auteur et compositeur. Je suis du Congo (République Démocratique du Congo).

En découvrant ta musique, j’ai directement ressenti la passion que tu portais à cet art et je l’ai définie comme étant un mélange de musique congolaise et de musique afro-américaine. Est-ce que c’est ainsi que tu vends et perçois ton univers musical ?

Il y a une époque où je ne voulais que faire de la soul, de la musique américaine. Mais, lorsque j’ai découvert que la musique congolaise avait aussi de bonnes bases, j’ai voulu associer ces deux musiques. Ce métissage, ce mélange de musique, c’est ce que je veux que les gens retiennent de moi. Je voudrais me vendre dans cette direction-là.

En termes de discographie, j’ai remarqué que tu étais beaucoup porté sur la sortie de singles. Tu en as sorti pas mal durant l’année 2020, qu’est-ce qui explique que tu ne proposes pas de longs formats (album, EP) ?

J’ai lancé deux albums. Le premier s’intitulait « Rien que l’amour ». À l’époque où je l’ai sorti, je ne maîtrisais pas vraiment les modes de vente en ligne. Ensuite, sur le deuxième album, j’ai travaillé avec La Clique Music, ce sont d’ailleurs eux qui l’ont distribué. Il est vrai que moi, j’avais un souci, c’était celui de permettre à ma musique de s’étendre, je voulais vraiment trouver une autre audience. Je me suis rendu compte qu’en sortant des albums comme ça, je perdais des chansons, raison pour laquelle je me focalise désormais sur les singles et que je mets de l’énergie pour qu’ils soient visibles.

Comme je le disais précédemment, tu as sorti beaucoup de titres en 2020. En voyant cette fréquence à laquelle tu proposais des inédits, j’ai eu la sensation que tu étais plutôt dans une phase où tu cherchais soit à relancer ta carrière soit à lui donner une nouvelle direction. Est-ce le cas ?

Exactement ! Il y a une époque où je ne savais plus quoi faire. La tendance musicale changeait et il fallait se situer. Que donner au public ? En 2020, je me suis dit qu’il fallait redonner du rythme et c’est ce que j’ai fait en 2020 au travers de chansons rumba, mais pas seulement. Il y a eu un featuring avec Gaz Mawete, je me suis dit que ce serait un tremplin pour 2021.

Justement, cette collaboration avec Gaz Mawete dans laquelle on découvre tes talents d’animateurs, c’était un nouveau défi pour toi je suppose. Comment l’as-tu abordé ?

Déjà, on était deux chanteurs sur le projet. Je ne voulais pas, par rapport au message véhiculé, rester que chanteur, sinon on aurait fait une sorte de compétition sur la chanson. J’ai décidé de lui laisser la partie chantée et moi, j’ai pris l’animation. C’est un message qu’il fallait vraiment faire passer. Il me fallait vraiment insister sur ce message : « mutu aza na pasi yo ozo filmer po o publier* » (*une personne est dans le mal et tu préfères la filmer). Le morceau traite des méfaits du téléphone. On préfère avoir des images plutôt que de venir en aide à quelqu’un qui souffre.

En tant qu’artiste, est-ce important pour toi de ne pas seulement divertir, mais aussi d’utiliser ta musique comme un outil qui pourrait conscientiser les gens ?

Oui, c’est important ! Au-delà de l’art, en tout cas pour moi, dans ma vision des choses, c’est important d’être un musicien qui fait passer des messages. Une chanson doit avoir un message. S’il s’agit d’une chanson d’amour, elle doit vraiment faire passer un message d’amour. S’il s’agit d’un message d’éveil de conscience, cela doit vraiment toucher dans ce sens-là. C’était important cette fois-là de quitter ma casquette de chanteur et de faire découvrir une autre personnalité artistique pour faire passer ce message-là.

Pour rester dans ce contexte-là, celui de conscientiser les gens. Je sais qu’en RDC la situation n’est pas stable. On reproche beaucoup aux artistes congolais de ne pas prendre la parole au sujet des guerres, atrocités et débordements qui se passent au pays. Est-ce que tu penses que les messages véhiculés à ce sujet-là sont suffisants ou que les artistes devraient s’impliquer davantage ?

Je pense que les artistes doivent être impliqués, seulement, on n’est pas informé de beaucoup de choses. Sans rentrer dans la politique, les artistes congolais suivis ne sont pas avertis de beaucoup de choses. Je pense que le problème que connaît notre pays vient de loin. Moi, au-delà d’être musicien, je suis très orienté sur notre histoire. Comment est-ce que nous en sommes arrivés là, les origines même du nom Congo, j’ai appris beaucoup de choses. Je pense que j’ai besoin d’une plus grande audience. Plus j’atteindrais d’oreilles, plus j’orienterais mon message. Je pense que nos ainés n’ont jamais fait attention à ça et sont focalisés dans la musique de divertissement. Notre génération, et moi personnellement, je vais faire attention à ça. L’objectif aujourd’hui, c’est de se faire connaître, de vendre encore plus ma musique et là, progressivement, je vais introduire ce type de messages.

Pour revenir à ton univers musical, tu fais partie des artistes qui urbanisent la musique congolaise. Nombreux partagent le fait qu’un phénomène sévit sur cette musique-là avec des artistes qui quittent la musique typique congolaise pour se réorienter et proposer des projets musicaux plus urbains. Qu’est-ce que tu penses de ce fait ? Te sens-tu concerné par ce phénomène ?

Oui, un peu. Mais je dirais que la musique urbaine est très périodique, elle bouge chaque année, les tendances changent. La rumba, on ne peut plus la faire comme à l’époque de Kalle Jeff, mais elle reste la même. La rumba, au fil du temps, reste la rumba. Je ferais parti de ceux qui même quand je voyage dans d’autres styles, la rumba ne s’effacera pas. Un peu comme le reggae et ces autres musiques qui résistent au fil du temps.

Tu as donc une vision de conservateur malgré le fait que tu veilles à découvrir d’autres horizons ?

Oui voilà ! Vraiment conservateur. C’est d’ailleurs comme ça qu’on identifie un Congolais. Savoir faire de la rumba, savoir animer, savoir danser, tout ça, c’est important ! Un Congolais s’identifie d’abord par le ndombolo.

Du coup, dans ce registre musical qu’est la rumba congolaise, tu t’identifies à quel artiste ? (Hors génération actuelle).

Je suis très fan de Tabu Ley, très très fan de Tabu Ley. Tellement fan qu’à un moment les gens pensaient que j’étais l’un de ses fils (rire).

Malheureusement, en RDC, là où tu évolues, il n’y a pas d’industrie musicale. On félicite d’ailleurs des sociétés telles que Baziks, Muska et bien d’autres qui tentent de remédier à ce manque-là. À quoi ressemble la vie d’un artiste émergent dans un cadre pareil ?

Très dure et très difficile ! Au fur et à mesure qu’on évolue, on oublie même que sous d’autres cieux des industries existent. On se bat comme on peut, on cherche à être visible dans les médias tant locaux qu’internationaux. On vit principalement grâce aux prestations. Vivre de nos œuvres, c’est quasiment impossible.

Que nous prépares-tu désormais ? À quoi doit-on s’attendre pour la suite ? Comptes-tu poursuivre avec les singles ou tu prévois un format un peu plus long ?

Cette année, je vais rester sur des projets courts. Je veux redonner de la valeur à ma voix sur des projets chantés, accompagnés de pianos, de guitares afin de redonner de la force à l’image du chanteur que je suis. Donc je vais rester sur des projets courts et c’est l’année prochaine que je prévois de travailler sur un album qui pourra réunir toutes les conditions possibles, car un album pour moi est sacré. Pour le moment, je reste sur des projets courts, et, d’ici deux à trois semaines, je vais chanter une chanson en l’honneur des femmes.

Merci beaucoup d’avoir répondu à mes questions, ce fut un plaisir ! As-tu un mot de la fin, un message particulier ou des remerciements à faire passer ?

C’était un réel plaisir pour moi de faire cet échange. J’invite les gens à rester connectés, à découvrir la musique de Mjoe. Je crois avoir tout dit, c’était important pour moi. Il y a beaucoup de choses à découvrir, je crois que je n’ai même pas encore donné un centième de ce que je veux donner au public donc je demanderais aux gens de découvrir Mjoe Zuka, et je terminerais avec mon slogan « Jah Bless ».

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